Mardi 10 février: les raisons de la grève

Mardi 10 février je serai en grève, pour la première fois de ma carrière professionnelle.

Mes étudiants, ce jour là, n'auront pas leur cours habituel. Pour un enseignant c'est une décision douloureuse et difficile à prendre, car si nous n'assurons pas nos cours, à quoi servons-nous ?

Pour cette raison, et par respect pour les étudiants, il est important de bien expliquer les motifs de la grève.

La grève du 10 février a été décidée en réaction au projet de décret réformant le statut des enseignants-chercheurs. Ce projet porte un certain nombre de dispositions qui sont jugées inacceptables par une majorité d'enseignants-chercheurs. Le pouvoir défend son projet en laissant croire que la grève résulte d'une volonté de résistance corporatiste des enseignants-chercheurs, qui seraient rétifs à toute évaluation de leur activité professionnelle. Rien n'est plus inexact: les enseignants-chercheurs sont évalués en permanence: lorsqu'ils sont recrutés, lorsqu'ils demandent une promotion ou un congé thématique, lorsqu'ils demandent une mutation, lorsqu'ils veulent publier un article etc. A ceci s'ajoutent les évaluations régulièrement menées notamment par l'Agence d'Evaluation de  la Recherche Scientifique (AERES). L'évaluation est consubstancielle à notre métier et ce n'est certainement pas son principe qui est remise en cause ici.

Les modalités en revanche sont plus discutables. La loi LRU donne tous pouvoirs au président de l'université pour procéder à sa propre évaluation des enseignants chercheurs qui dépendent de lui et pour moduler leur service d'enseignement en conséquence. C'est ce point que contestent les enseignants chercheurs.

D'une part, l'enseignement est assimilé à une sanction: ceux qui n'ont pas une assez bonne recherche feront plus d'heures de cours. A partir de là deux scénarios pourront apparaître, en fonction de la pondération que l'enseignant concerné attache à ses fonctions d'enseignement, d'une part, de recherche, d'autre part. Si la recherche prime, l'incitation sera forte de sacrifier la qualité de l'enseignement pour obtenir une diminution future des heures d'enseignement. Cette incitation sera naturellement d'autant plus forte que le nombre d'heures à assurer sera important. Si, au contraire, c'est l'enseignement qui prime, la qualité moyenne de l'enseignement en pâtira, car un bon enseignant doit être au fait de la recherche menée dans son domaine. Comme ceci est d'autant plus vrai que le niveau de l'enseignement dispensé est élevé, les enseignants chercheurs à qui l'on aura imposé de dispenser des heures de cours en plus de leur "quota" normal, se verront interdire d'enseigner en Master. Ils seront cantonnés dans les premiers cycles. On peut supposer qu'ils en ressentiront une légitime frustration qui ne sera pas favorable à leur épanouissement et donc à celui de leurs étudiants. Outre les enseignants concernés les victimes de ce processus seront évidemment les étudiants, particulièrement ceux des premiers cycles.

Les enseignants-chercheurs sont "enseignants" et "chercheurs". Vouloir opposer l'un à l'autre est une bêtise qui ne pourra que conduire à diminuer la qualité de l'enseignement, voire de la recherche, tant il est vrai que l'enseignement bénéficie à la recherche de celui qui le dispense, car il oblige à un approfondissement des savoirs.

D'autre part, la modulation des services d'enseignement sera décidée par le Président de l'université, sans qu'il y ait de recours possible. C'est la porte ouverte à tous les arbitraires et risque de mettre à mal le dialogue démocratique au sein de l'université. En fonction de la personnalité du président il pourra être très risqué de s'opposer aux décisions qui seront prises dans tous les domaines, ainsi que cela doit pouvoir se faire dans un mode de fonctionnement démocratique. Les personnels seront plutôt incités à tenter de "plaire" au président afin d'être bien traités par celui-ci. Selon la personnalité du président, c'est un mode de fonctionnement profondément malsain qui pourra s'instaurer.

Enfin, rien ne garantit que la moyenne des heures d'enseignement assurées par les enseignants ne sera pas revue progressivement à la hausse. Au prétexte d'inciter les enseignants à faire plus de recherche, le décret aurait alors pour vertu cardinale, au moins du point de vue du ministère du budget, de permettre de réaliser des économies.

Outre que les personnels concernés se retrouveront obligés de "travailler plus mais sans gagner plus" (voire moins pour ceux qui assuraient jusqu'à présent des heures au delà de leur service d'enseignement obligatoire), les étudiants et la recherche seront là encore les grands perdants de la réforme. En effet, si plus d'heures de cours sont assurées par les personnels existants, ce sont autant de postes qui risquent de ne pas être créés. Cette année 900 postes universitaires seront supprimés. Combien en 2010, 2011, 2012 ? Au moment où un grand nombre d'enseignants chercheurs approchent de l'âge de la retraite, il est urgent d'embaucher des jeunes chercheurs afin qu'ils puissent prendre leur relai. Sans jeune chercheur un laboratoire est vite amené à péricliter. C'est la recherche française qui est ici en danger.

Le gouvernement prétend que son projet est destiné à améliorer les performances de la recherche française, présentées comme étant insuffisantes par le président de la République. Qu'on en juge: la France se classe au 6ème rang mondial en matière de recherche. Mais elle n'a que le 18ème rang mondial en termes de dépenses par étudiant (la France est le seul pays développé où l'on dépense plus pour un lycéen que pour un étudiant). Alors, sommes-nous donc si mauvais ?

Qu'il faille changer le mode de fonctionnement des universités, c'est un point que personne ne conteste. Le mouvement "Sauvons la recherche" l'a affirmé avec force, à l'initiative des enseignants et des chercheurs eux-mêmes. Ce mouvement a tenu des assises (les "Etats généraux de la recherche" en 2004) qui ont permis une réflexion profonde sur la réforme du système afin de le rendre plus performant. Des propositions ont été faites, dont il n'a été tenu aucun compte. Aujourd'hui il est plus que temps que le gouvernement écoute ce qu'ont à lui dire les chercheurs et les enseignants-chercheurs.



09/02/2009
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